Il y a des jours comme ça, on ferait mieux de rester couché. Des jours comme hier, par exemple. C’était bien parti pour que ça se déroule de cette façon pourtant, puisque, revenus au petit matin de la fête d’anniversaire rocambolesque de Flamèche, dont vous pouvez retrouver le résumé de la soirée chez
Grenouille, ce n’est qu’à 13h30 que
la Femme, chez qui nous étions, et moi-même ouvrirons respectivement un œil, puis l’autre. Froid et pluie dehors, chaleur et douceur sous la couette, le bonheur à peu de frais.
Nous aurions dû nous méfier. Cela faisait pourtant quelques jours qu’elle était là, cette garce, tapie dans l’ombre, à nous épier. On ne peut pas dire pourtant qu’elle ne nous avait pas laissé des indices de sa présence, mais peut-être ne voulions nous tout simplement pas y croire, peut-être nous mentions nous. Mais nous étions sur le point d’en faire les frais, elle n’allait pas nous louper, cette canalisation bouchée.
Mais elle n’était pas venue seule, oh non, avec cette vicieuse était venue son amant, le refoulement. Des toilettes. Dans la douche. Je ne vous fais pas de dessin, mais si vous arrivez à vous imaginer un bac rempli de merde, vous n’êtes pas loin de la réalité, je dirais même que vous avez les deux pieds dedans.
Branle-bas de combat, tout le monde sur le pont. Sauf les chats bien sûr, qui profitent de la chaleur laissée par nos corps (surtout le Sien) sous la couette pour aller s’y glisser. Pendant que la Femme a pour mission d’aller quérir du Destop chez l’arabe du coin, il est temps que je démontre toute la résistance dont mon sexe se prévaut en affrontant la fange, avec pour seules armes mon courage et une ventouse.
Mais après une bonne heure de pompage acharnée le cœur au bord des lèvres et ce, malgré l’ajout d’un litre de Destop, il faut se rendre à l’évidence : nous n’y arriverons pas tout seuls. Seulement il est 19h30 et nous sommes un dimanche, au cœur d’un grève des transports qui plus est, autant de paramètres indiquant que tout ceci ne se fera pas sans douleur au niveau du porte-feuille.
Prenant le premier nom ressortant dans les Pages Jaunes, cela commence plutôt bien : la personne au téléphone nous assure un dépannage dans l’heure et le déplacement en lui-même ne coûtera « que » 40€. Sauf qu’une heure plus tard, pas la moindre trace d’un plombier, Super Mario a dû raté le champignon magique, ce qu’un second coup de téléphone nous confirmera. « Il a oublié son facturier chez le client précédent ». Une autre heure plus tard : « il est coincé dans les bouchons » quand Sytadin n’indique aucun trafic. Il est maintenant 22h00 et nous perdons espoir, mais alors que nous commençons à chercher un nouveau plombier, l’interphone fait retentir sa sonnerie insupportable. Il est là.
Après avoir fait un rapide tour de l’installation, l’homme commence son speech si bien rôdé : « Ouh là là là, vous avez un très gros bouchon, mes pauvres m’sieur-dame, je vais essayer de bricoler un peu, mais si ça marche pas, va falloir faire venir le camion-pompe et ça va nous faire dans les 1600€. Hors taxes. » Après une théâtrale pause de 10 secondes censée j’imagine faire monter la pression, il poursuit : « Mais bon, si tout se passe bien, avec mes 7 mètres de furet, vous n’en aurez que pour… attendez, 400€ auxquels j’ajoute les 50% de tarifs week-end ce qui nous fait 600€. Hors taxes ». Technique habituelle : on commence par assommer le client avec le pire et un prix exorbitant pour faire passer en douceur une note un peu moins salée mais loin d’être fade quand même. Je serre les dents.
En attendant qu’on prenne une décision, il continue à faire des aller/retours entre la cuisine et la salle de bains, et, contre notre avis, actionne une nouvelle fois la chasse d’eau. Bien sûr, ça ne loupe pas, l’eau remonte directement dans le bac de douche. Mais tout à coup…
Un timide tourbillon se forme, puis prend de l’ampleur et en quelques secondes, tout le contenu du bac disparaît. Enfin, tout le contenu liquide en tout cas. Le bouchon a cédé ! L’évier de la cuisine est lui aussi à nouveau fonctionnel, tout semble rentrer dans l’ordre comme par magie. La chasse d’eau a été la goutte d’eau qui a vidé le vase. On voit bien que le plombier est emmerdé (lui aussi) mais il tente quand même de nous refiler son coup de furet à 600€ « Vous comprenez, là on a juste fait un trou dedans, mais il y a encore tout le tour, si ça se trouve dans 2h c’est à nouveau bouché ». Oui mais non merci, ça ira, ça nous permet au moins de tenir jusqu’à demain.
Bon gré, mal gré, il sort son facturier. « Bon, vous savez que vous devez quand même me payer le déplacement ? » Oui, 40€ nous a dit le monsieur au téléphone. « C’est une plaisanterie ? C’est pas du tout ça ! ». Non, nous on fait des blagues bien plus drôles, c’est bien ce qu’on nous a dit. Saisissant son téléphone portable, il appelle son collègue pour en avoir le cœur net qui lui confirme le tarif qu’il nous a donné. Il raccroche, met son plus beau sourire et poursuit : « Il s’est trompé, mais comme il vous a donné ce tarif, on le maintient ». La Femme remplit son chèque et le lui tend. « Ah mais non, vous vous êtes trompée, c’est 60€, il faut rajouter 50% le week-end ». Jusqu’ici en retrait pour laisser parler la maîtresse de maison, je vois un soupçon de trouble dans les yeux de la Femme, un léger trémolo dans la voix. Il est temps de montrer les dents.
« C’est donc au client de deviner tout seul, quand on lui donne un tarif, qu’il faut rajouter 50% parce qu’on est le week-end ? Vous avez déjà plus de deux heures de retard et maintenant… » Il me coupe « J’étais coincé sur une intervention importante ! ». Du pain béni. « Ah non monsieur, la personne qui donne les mauvais tarifs donne visiblement aussi les mauvaises excuses, vous aviez oublié votre facturier puis vous avez été pris dans des bouchons ». « Ah oui, c’est vrai, aussi, mais vous croyez que je me déplace pour seulement 40€ moi ? Aujourd’hui je travaille depuis 15 heures, 15 heures que je vais chez les gens pour les aider ! ».
…
Devant tant de mauvaise foi qui tenterait de le faire passer pour une sorte de plombier sans frontières volant au secours de la veuve bouchée et de l’orphelin qui déborde, je finis par perdre complètement patience. « Bon, on va s’arrêter là, terminez de rédiger la facture, prenez le chèque et allez-vous en ». Il se dresse alors sur ses ergots. « Ah mais monsieur, restez correct ! On est correct, alors restez correct ». Remarquez cette étrange utilisation du « on », alors qu’il était tout seul. A moins que soit née une relation privilégiée entre lui et son furet, sait-on jamais. « Je suis correct là. Allez-vous en ». S’établit alors un duel du regard dans un lourd silence, pendant quelques secondes. « C’est bon, on s’en va ». Une fois le seuil franchi : « On l’allume où la lumière, dans votre couloir ? » Seule la porte lui répondra d’un claquement.
Une fois la tension retombée, je dois bien avouer que nous étions euphoriques, La Femme et moi. Flûte alors, ne pas se faire rouler par un plombier parisien un dimanche soir, ça doit presque faire de nous des super-héros.