Juan, dit Tonton Jean, c'est moi dans 60 ans. A 88 ans, le patriarche de la famille, frère de mon arrière grand mère, a eu une vie bien remplie dans sa petite ville de Sóller, dont il a arpenté les alentours pour y faire pousser des légumes dans une terre pourtant pas très fertile. C'est un bonhomme plein d'entrain, blagueur et gentiment moqueur, il aime par dessus tout la compagnie des femmes, de préférence jolies. Normal.
Quand j'étais petit et alors qu'il n'y voyait déjà plus grand chose, il m'emmenait dans la montagne dans sa 2cv fourgonnette á bout de souffle. Il coinçait les portes arrière en position ouverte, m'asseyait là les pieds dans le vide au mépris de la plus élémentaire sécurité et prenait le volant. Ma mission était de saluer les conductrices s'apprêtant à doubler notre lent équipage d'un tonitruant "¡ Dios guapa !". "Salut beauté!". Tonton Jean m'avait bien expliqué de le dire á toutes, "parcequé tou comprends, mémé si elles ne sont pas belles, ça leur fait plaisir". Et c'est vrai que c'était souvent les plus moches qui remerciaient en klaxonnant.
Aujourd'hui encore il garde cet air coquin malgré les années. N'apercevant plus que quelques ombres, son visage s'illumine quand il m'entend arriver. J'ai toujours eu la prétention de penser qu'il avait une tendresse particulière pour moi. Peut-être parce que je lui rappelle aussi lui il y a 60 ans. C'est toujours le même cérémonial : assis dans son canapé, il me dit d'aller lui chercher une bière dans le frigo puis de venir m'asseoir á côté de lui. Il cherche le contact, soit en me tenant le bras, soit en posant sa main sur mon genou. Le regard perdu dans le vide, il me raconte ses histoires, souvent les mêmes, avec ce délicieux accent qui a bercé les vacances de mon enfance. Et invariablement, nous finissons par aller sur sa terrasse, pour me faire contempler la vue sur les montagnes dont il est si fier. Parfois il me tapote la joue en me disant que je suis beau, lui l'aveugle. C'est vrai que ça fait plaisir. Et il ne manque non plus jamais de me demander comment ça se passe avec les filles.
Mais cette année, il a une vilaine croûte sur l'oreille. Noire et profonde. C'est là que son cancer de la peau a débuté. Le soleil, après lui avoir déjà pris la vue, ne lui fait décidément pas de cadeau. Tonton Jean, lui, rigole. On ne lui a pas dit. Il est juste content, il se promène plus que d'habitude et a même droit à son infirmière perso qu'il présente comme "sa fiancée". La vingtaine, une colombienne au sourire éclatant au bras de laquelle il se pavane fièrement et qui lui fait sa toilette. "Même là" dit-il avec un grand sourire.
Après lui avoir coupé une partie de l'oreille, il s'avère que le crabe réclame l'autre, le gourmand, et que de nouvelles tâches apparaissent sur le crâne. Tonton Jean prend la décision de se laisser pousser les cheveux. "Comme ça, ça se verra plus. Hé !".
Après mon grand-père qui en dernier coup d'éclat s'est éteint le 25 décembre dernier, je me prépare donc psychologiquement á perdre un autre de mes vieux préférés. Du coup, je regarde ceux qui restent encore. Fatigués, les traits tirés, la patte qui traîne, le dos voûté, "c'est la vie" dira le con, mais moi ils m'inquiètent.