Maintenant que mon appartement parisien est plein comme un œuf de mes affaires nouvellement déménagées, cela veut dire logiquement que le précédent est vide. Que nenni. Il reste en fait mon lit et une commode, tout deux tellement abîmés par de nombreux montages et remontages successifs (merci de ne faire aucune allusion à caractère sexuel concernant mon pieu) que leur chemin s’arrête dans cette petite ville de banlieue. Seulement, en trop mauvais état pour les vendre ou même les donner, qu’en faire quand on n’a même pas de voiture et un passage des encombrants qu’une semaine après l’état des lieux sortant ?
On se doit de les détruire bien proprement pour que tout tienne dans quelques sacs poubelle afin que cela passe dans le circuit normal des détritus. Par contre, sans scie, broyeuse, machette ou aucune sorte d’outil contondant à part un tournevis et une cuillère à café, ça s’annonce sportif. Une fois, tout démonté proprement, il faut donc casser les planches. Usant de mon cerveau, je décide de faire confiance à Newton en les disposant avec un porte-à-faux puis en utilisant la gravité et mes 94kg pour les briser en deux. C’est un prodigieux défouloir et j’y prends un plaisir certain, même si c'est un peu vexant de voir ces épaisses planches céder aussi facilement sous mon poids. Mais quelques minutes après avoir commencé, on sonne à la porte.
« Bonjour monsieur, c’est le voisin du dessus. Dites, c’est dimanche après-midi, on est en pleine sieste et on a l’impression que vous vous tapez la tête contre les murs, vous en avez encore pour longtemps ? » me demande le sonneur avec un légère pointe d’agacement. Il est vrai que mon activité était quelque peu bruyante, mes oreilles en tintant jusqu’à l’acouphène. Mais je suis de mauvaise foi. Mais il a raison. Oui mais bon.
Je le connais bien ce voisin-là, il se trouve que nos noms de familles sont identiques à deux lettres près, une nuance que n’a pas été en mesure de discerner notre facteur au QI déficient, et ce, malgré mes fréquentes remarques dont le ton va croissant. Pour vous situer où nous en sommes, mon postier et moi, si je n’avais pas déménagé, la prochaine fois je lui aurais fait un diadème avec son vélo et des boucles d’oreilles avec ses sacoches, et pas forcément celles de sa bicyclette.
J’ai donc eu très régulièrement du courrier destiné à mon voisin et que je lui apporte à chaque fois. A chaque fois ? Certes, la gestion particulière de mes affaires personnelles fait qu’il se passe parfois plusieurs mois entre la réception de son courrier et son ouverture. Et il arrive aussi que j’ouvre des lettres qui ne me sont pas destinées sans faire exprès. C’est comme ça que j’ai appris le mois dernier que mon voisin était invité à se présenter au commissariat pour un délit de fuite après un accident de la route. Une convocation datée d’octobre 2006. Sans parler de ses très nombreux colis des éditions Altaya lui permettant de refaire la bataille de Verdun avec des soldats de plomb peints à la main comme des pieds.
Mais par contre, lui ne m’a jamais apporté du courrier à mon nom égaré dans sa boîte. Et à plusieurs reprises, je n’ai pas reçu des lettres que j’aurais du recevoir. Suspicion, j’écris ton nom.
Me voilà donc, transpirant et rougeaud, dans l’encadrement de ma porte, me demandant comment réagir à cette requête. Finalement, je décide de lui dire que j’avais presque terminé-désolé-bonne-journée. Parce que des mecs qui s’amusent à reconstituer des guerres en miniature au milieu de leur salon à l’âge adulte, on ne sait finalement pas de quoi d’autres ils sont capables.