Je sentais cette menace m’observer, tapi dans l’ombre des rayons de ce temple du prêt-à-meubler suédois. La
Femme faisait semblant de rien, sifflotant d’un air détaché. La sournoise a bien tenté d’endormir ma vigilance en choisissant 18 plantes vertes et une palette de bougies parfum câpres/tequila, mais mon instinct ne me trompait pas. Au détour d’une gondole, je la vois s’emparer promptement de deux étagères et les glisser subrepticement dans le caddy. De grosses étagères rouges. Des Quikëfluk.
Ma lèvre inférieure tremble. Les poils de mes bras se dressent. Mes testicules remontent. L’angoisse se lit sur mon normalement si doux visage.
Travelling avant sur les rides de mon front crispé et flou artistique (oui, c’est un flash-back).Je suis étudiant. Je suis jeune et beau. Ma mère, qui me donne parfois l’impression de me détester, vient de m’offrir la collection complète en 57 volumes de Lagarde et Michard. Un problème évident fait vite surface : où est-ce que je vais pouvoir caser tout ça dans mon studio de 20m² ? « En les mettant sur des étagères, pardi, mon poussin ! » Dit ma génitrice dans un haussement d’épaules. S’en suit quelques heures de boulot intense, dont le résultat sera deux énormes étagères vaguement horizontales grinçant sous le poids des livres, le tout surplombant mon lit. Epuisé par tant d’effort, c’est sans crainte que je m’endors sous cette lourde épée de Damoclès.
Quelques heures plus tard. Il est 2h du matin, par une nuit sans lune. Je viens de prendre deux planches sur le coin de la figure, suivies de près par 400 ans d’histoire littéraire. Aïe.
Il y a des fois, je vous jure, on préfèrerait être né dans un pays de sauvages illettrés sans grands auteurs. Comme la Suisse, par exemple, sans vouloir cafter.
Cette nuit là tout en massant vigoureusement mon crâne endolori, je ferai la promesse solennelle, sur la tête de mon ficus et une main sur le cœur, de ne plus jamais fixer quoique ce soit sur quoique ce soit. Le ciel se déchire, la foudre tombe, le pacte est scellé.
Flou artistique et travelling arrière sur les rides de mon front crispé (oui, c’est la fin du flash-back).Vous voyez, il y a 800 000 ans, la femme de Neandertal attendait que son mari lui ramène le soir de l’échine de phacochère laineux. C’était simple, c’était bien, surtout quand on sait que le phacochère laineux n’avait pas de patte, ce qui rendait sa chasse des plus aisées. Mais entre temps, la femme a découvert le chemin du Franprix et il faut donc que le mâle démontre son utilité et donc sa virilité d’une façon différente. Fixer des trucs lourds aux murs, par exemple. Impossible donc de me défiler, ma virilité était en jeu.
Je suis maintenant au pied du mur. Littéralement. J’ai en main (moite) une perceuse énorme, symbole phallique par excellence, et je m’apprête à dépuceler une pièce de maçonnerie qui n’en demande pas tant.
Tout s’était joué quelques minutes auparavant. Le « tu me fileras un coup de main pour les accrocher ? » s’était transformé en « tu peux le faire tout seul pendant que je modifie la présentation de ton blog ? ». La vicieuse. La perverse.
Tout à coup, quelqu’un s’était emparé de mon corps et avait dit avec aplomb à travers ma bouche purpurine :
« A vue d’œil, c’est de la briquette de Bruges avec du ciment de chez Simon Cussonnet (Toreyl, Eure), passe-moi juste le foret de 8, poulette, ça va pas faire un pli. »
Clin d’œil complice et tape sur le cul, le beauf dans toute sa splendeur.
Cinq vis sont nécessaires pour fixer chaque étagère. Les quatre premiers trous se font sans problème, le cinquième est lamentablement foiré. Pas assez profond, la cheville dépasse de 3 millimètres. Trop court pour pouvoir la retirer avec des pinces, évidemment. Coup d’œil par dessus l’épaule, la Femme n’a rien vu, tout n’est pas encore perdu. Je décide tout de même de suspendre l’étagère. Elle est parfaitement horizontale. Mais elle penche dangereusement vers l’avant, ce qui ne manquera pas de précipiter dans le vide et vers une mort certaine le moindre bibelot qu’on osera poser dessus. Ce qui, je le concède, est gênant.
Il est temps que ma mauvaise foi vienne au secours de ma fierté en danger, d’autant que la Femme vient de se douter qu’il y a un truc qui cloche et s’est approchée de mon oeuvre.
« Le mur est concave de deux dioptries. Bordel !
Si tu crois que c’est facile avec la lumière dans le dos. Merde !
Je le connais pas, ce matos. Putain !
Me demander ça après une journée de 8 heures de boulot intense. Fais chier ! »
Pour ajouter l’insulte à l’injure (et inversement), je me retire 1cm² de peau sur le gras du pouce en voulant démonter le foret de la perceuse. Il est temps de jouer la grande scène de l’acte VIII.
J’envoie tout valdinguer et je vais rageusement m’asseoir dans le canapé, en grommelant que plus jamais on m’y reprendra, que la seconde étagère elle peut se la carrer où elle veut et que si elle n’est pas contente c’est pareil. Habituée à ce genre de coup d’éclat, la Femme, patiente, me laisse bouder dans mon coin, après deux ou trois « c’est pas grave » de rigueur. Je finis comme d’habitude par me calmer quelques minutes plus tard et venir piteusement me coller à elle.
Ce matin, au réveil, l’étagère toboggan était toujours fixée au mur. Je fais des progrès déjà, c’est bien.