Pour la séance de sport d’hier soir, j’avais décidé de faire un grand pas. J’avais repoussé l’épreuve au maximum, mais au bout d’un moment il fallait faire preuve de maturité en cessant ces enfantillages et enfin affronter… le vestiaire.
Jusqu’ici, j’arrivais directement en tenue de sport avec ma serviette sur l’épaule et une bouteille d’eau à la main, l’appartement de
la Femme ne se situant qu’à une centaine de mètres de là, je faisais mes exercices et je rentrais ensuite prendre ma douche tranquillou à la maison. Déjà au collège, l’idée de me doucher à poil devant les autres à la fin du cours d’EPS me donnait presque des bouffées d’angoisse, avoir fait ma scolarité aux Antilles, où le port de la trompe d’éléphanteau est de rigueur dès 15 ans, n’y étant pas étranger.
Ou alors, je suis pudique et coincé, c’est possible aussi : la trop grande proximité de ces pénis obscènes battant au vent et de ces culs poilus, cette virilité excessive affichée, avec coups de serviette humide bouchonnée sur le derrière et débat enflammé pour savoir si c’était la petite blonde sur le tapis de course de gauche qui avait l’air de mieux pratiquer la fellation ou la grande brune au stepper, l’énumération des performances de chacun (« ha ha, t’as fait que 20 développés couchés avec une barre de 50kg, Paulo, grosse tarlouze ! »), tout ça m’indispose et me met mal à l’aise.
Mais vu le tarif exorbitant de la cotisation et la volonté logique qui en découle de profiter le plus possible de toutes les installations mises à disposition, j’ai voulu affronter mes vieux démons. Sac de sport en bandoulière, c’est d’une main maladroite que je pousse la porte ornée d’un « tirez ». C’est un début difficile.
Première constatation, ça sent le vestiaire. Jusqu’ici, rien d’anormal me direz-vous, les effluves de chaussettes tièdes étant une composante indissociable de ce genre d’endroit. J’ignore cordialement les présences humaines autour de moi présentant une surabondance de chair en exposition, je fonce vers un casier libre le plus à l’écart possible, me change en quatrième vitesse et ressort aussi vite, toujours avec mes oeillères virtuelles. Jusqu’ici tout va bien.
565 calories perdues plus tard, je regagne les vestiaires en prenant mon courage à deux mains. Plutôt que de me pavaner nu comme un ver jusqu’aux douches comme cela semble être la coutume locale, j’opte pour la serviette pudique nouée à la taille. Je passe à côté des grands miroirs où l’un de ces Apollons se contemple en train de se déshabiller et j’arrive enfin à l’endroit maudit. A ma gauche, je compte huit cabines, toutes occupées, isolées les unes des autres par une planche symbolique et évidemment sans porte. A ma droite trois autres, vides, elles. Le regard dans le vide, ma paranoïa m’informe que tous les yeux sont braqués sur moi. Evidemment, j’opte pour une des cabines libres, bien content d’être isolé des autres, je me tourne vers le mur, inspire un grand coup et enlève ma serviette.
J’aurais du me douter du coup fourré.
Pendant la seconde qui s’écoule entre celle où j’appuie sur le bouton et celle où l’eau vient frapper mon torse de plein fouet, je lève la tête vers la pomme de douche et je remarque une inscription. C’est écrit « douche froide ». Mes yeux s’écarquillent, mes poings se serrent. Trop tard.
Quelques instants auparavant, mon vélo elliptique indiquait que mon rythme cardiaque oscillait autour des 160 pulsations par minute. Quand les premières gouttes glacées courent sur ma peau, mon souffle se coupe subitement. Evidemment, une fierté des plus stupides assortie d’une peur imbécile du regard goguenard des autres face à ce que j’imagine être le piège classique du newbie fait qu’il est non seulement hors de question de reculer promptement en hurlant de façon suraiguë, mais que je réappuie une seconde fois sur le bouton pour bien montrer que j’adôôôôôôôôre les douches gelées. Coup de bol, mon cœur tient le coup.
Muscles tétanisés, je rejoins ensuite mon casier, la taille à nouveau entourée de ma serviette et serrant les dents pour ne pas les laisser claquer. Allant à contre-courant de la tendance générale qui consiste à mettre d’abord sa chemise plutôt que son slip, tout en discutant longuement avec son voisin avec, en option, un enfilage de chaussette le pied posé négligemment sur un banc, je commence plutôt par mon caleçon glissé sous ma fidèle serviette.
La dernière épreuve de la journée sera ensuite de nouer mes lacets assis sur un banc, avec un cul, et son sourire vertical, qui me regarde à 30cm de mon visage. Retrouver ensuite la Femme à la sortie sera une véritable délivrance, même si elle a toujours tendance à s’esclaffer plus que de raison au récit de mes aventures minables qui rythment malheureusement mon quotidien.