Mais qui est-il ?

Mon contact à Washington me dit qu’on n’a pas affaire à un élève mais qu’on a affaire au professeur. Quand l’armée monte une opération qui ne doit pas échouer, c’est à lui qu’ils font appel pour entraîner les troupes, d’accord ? C’est le genre de type qui boirait un bidon d’essence pour pouvoir pisser sur ton feu de camp. Ce mec-là, tu le largues au Pôle Nord, sur la banquise avec un slip de bain pour tout vêtement, sans une brosse à dent, et demain matin tu le vois débarquer au bord de ta piscine avec un sourire jusqu’aux oreilles et les poches bourrées de pesos. Ce type-là est un professionnel.

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jeudi 14 février 2008

Juste fais-le

A l’adolescence, comme la plupart des garçons de ma génération, j’ai été frappé de plein fouet d’abord par une voix déraillant volontiers dans les aigus, une petite moustache ingrate tenant plus du duvet que des bacchantes, mais aussi par la mode naissante des baskets de marque. Pour attirer le respect dans la cour de récréation, il fallait avoir du cher, du gros, du coloré au pied, qui, à cet âge là, a tendance à grandir avant tout le reste. N’ayant pas encore à cette époque la force de caractère qui me caractérise aujourd’hui et qui m’autorise à m’habiller comme bon me semble et mal de préférence sauf quand la Femme ne veut pas, c’est avec empressement que j’étais monté dans ce wagon.

Malheureusement, sans vouloir faire mon Oliver Twist à Saint Tropez, mes parents rechignaient à l’époque à faire des emprunts sur 20 ans pour m’offrir la paire de chaussures de mes rêves. J’avais donc en fait un budget déjà confortable de 300 francs (oui, c’était des francs à l’époque, pour tous les merdeux qui me lisent par milliers), et libre à moi de l’étendre avec mon argent de poche, qui était déjà fortement monopolisé par les jeux vidéos sur NES. A moi donc les Adidas Torsion, les Nike Air d’entrée de gamme et certaines Reebok Pump en promotion.

Mais ces baskets-là me permettaient juste de sortir de la fange ignoble des baskets No Name de supermarché pour simplement rentrer dans la norme, sans me démarquer. Les kings de la cour, eux, ne portaient qu’un seul modèle : la seule, l’unique, Nike Air Jordan, à l’époque où le basketteur qui dunk les jambes écartés en tirant la langue était au zénith de sa gloire. Mais, à plus de 800 francs, elles étaient clairement hors de portée pour mes petites bourses prépubères. Chaque année, un nouveau modèle sortait, plus beau et plus cher que le précédent, qui me faisait baver d’envie, un vrai calvaire.

Quinze ans plus tard, je suis devenu un adulte. Ou presque. Quand un de mes collègues m’a parlé d’une vente privée de Nike Air Jordan collector, je suis redevenu un adolescent en quelques secondes, sans les pollutions nocturnes. Et alors que Grenouille m’envoyait des textos vengeurs depuis la Flèche d’Or pour que je rapplique au plus vite, je me suis porté acquéreur pour un prix totalement indécent d’une paire de la 8ième génération, commercialisée en 1993, l’année de tous les records pour Jordan, mais aussi de sa mycose aux pieds (véridique).

Me voilà enfin complet en tant qu’homme. Maintenant il faut juste que j’arrive à convaincre la Femme de continuer à tenir ma main d'adolescent attardé dans la rue quand je les porte fièrement. Surtout quand j’attire des remarques d’envie style « Mate les pompes, mec ! Wouah l’bâtard ! » de la part d’encasquettés aux goûts sûrs.

- Posté à 15:08 -
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