Mais qui est-il ?

Mon contact à Washington me dit qu’on n’a pas affaire à un élève mais qu’on a affaire au professeur. Quand l’armée monte une opération qui ne doit pas échouer, c’est à lui qu’ils font appel pour entraîner les troupes, d’accord ? C’est le genre de type qui boirait un bidon d’essence pour pouvoir pisser sur ton feu de camp. Ce mec-là, tu le largues au Pôle Nord, sur la banquise avec un slip de bain pour tout vêtement, sans une brosse à dent, et demain matin tu le vois débarquer au bord de ta piscine avec un sourire jusqu’aux oreilles et les poches bourrées de pesos. Ce type-là est un professionnel.

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vendredi 7 mars 2008

Touché

Je l’avais déjà remarqué du coin de l’œil, la plupart du temps couché dans son sac de couchage crasseux face au mur, à côté de son paquetage, alors que j’allais chercher du pain à la boulangerie en bas de chez la Femme. Cette fois-ci, j’étais décidé à m’offrir en plus un petit goûter et j’en salivais d’avance, hésitant entre des lunettes à la confiture de fraise, un gros macaron au chocolat ou un mille-feuilles.

Il était là, fidèle au poste, mais cette fois-ci debout, au milieu de la foule, en train d’essayer de vendre des brochures faisant l’inventaire, ô ironie, des petits restaurants pas chers de la capitale. Je découvre donc son visage pour la première fois. A vue de nez, malgré ses traits tirés et quelques croûtes, reliefs de bagarres, il ne doit pas être si éloigné de mon âge et n’a rien du clochard vétéran. Comme à chaque fois, mon ventre se serre et les rêves de pâtisseries s’évanouissent aussitôt.

Finalement je sors de la boulangerie seulement avec une baguette dans une main et mon budget goûter dans l’autre. Je me dirige vers lui, nos regards se croisent. Je lui tends mes pièces et alors que j’allais me retourner pour m’en aller, il m’arrête et me plante ses yeux gris ciment dans les miens.

« Attends, prends-ça quand même, y’a des trucs sympas, tu verras. Celui-là est vers République, un peu cher, mais super bon. Sinon tu as celui-ci à Châtelet, qui n’est pas dégueu. »

Il bégaie, cherche ses mots, se perd, se retrouve et continue. Ce n’est plus mon argent qu’il veut, c’est moi. Mon temps, mon attention. Que je lui donne.

« Et à Bastille, tu sais s’il y a des coins sympas ? »

Son regard s’illumine et la surprise le décontenance un peu plus, il baisse les yeux sur ses chaussures trouées.

« Ah oui, tu en as deux, juste à côté de la place, qui sont bien cool »

La conversation se termine. Il me tend une nouvelle fois la main. Mais toujours pas pour de l’argent. Je cède encore, sans hésiter et nous nous serrons la main, pendant qu’il me fixe de nouveau de ce regard si dur et si fatigué à la fois, avec un petit sourire gêné.

Le chemin du retour se fait au ralenti. Il m’a tué. De l’ombre anonyme qu’on essaye d’éviter, décor urbain à part entière au même titre qu’un lampadaire ou une boîte aux lettres, il est devenu quelqu’un, à qui j’ai parlé, que j’ai touché.

Pourquoi en est-il là ? Et moi, pourquoi en suis-je là ? Une mère aimante, un père certes absent mais à la situation enviable et finalement plutôt fier de son fils, une éducation sans regarder à la dépense et une santé de fer, qu’ai-je fait pour décrocher un tel cadeau à la loterie de la naissance ?

Et cette chance, toujours cette chance qui me poursuit, qui me permet immanquablement de rebondir encore et toujours plus haut, qui me fait rencontrer des gens formidables, qui me fait tomber tout cuit dans le bec des opportunités que d’autres mettent toute une vie à provoquer, la plupart du temps sans succès. Sans elle, que serait-je devenu ? Est-ce que je mérite cette réussite ? Toute cette misère, tous ces gens tellement nombreux qui dorment dans la rue, qui mendient pour bouffer, sont comme une blessure qui ne se ferme jamais, comme un miroir qui me rappelle sans cesse l’imposteur que je suis et à quel point je pourrais être assis à côté d’eux, à tenter moi aussi d’attirer l’attention de passants méprisants pressés de rentrer chez eux se mettre au chaud.

Et maintenant, alors que j’écris ces mots et que la pluie frappe aux carreaux de ma fenêtre, que fait-il, lui ? Tout ça m’est insupportable, ça m’obsède, ça me bouffe et il est temps que je réagisse. Tant de choses à faire et si peu de temps.

- Posté à 18:47 -
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