Mais qui est-il ?

Mon contact à Washington me dit qu’on n’a pas affaire à un élève mais qu’on a affaire au professeur. Quand l’armée monte une opération qui ne doit pas échouer, c’est à lui qu’ils font appel pour entraîner les troupes, d’accord ? C’est le genre de type qui boirait un bidon d’essence pour pouvoir pisser sur ton feu de camp. Ce mec-là, tu le largues au Pôle Nord, sur la banquise avec un slip de bain pour tout vêtement, sans une brosse à dent, et demain matin tu le vois débarquer au bord de ta piscine avec un sourire jusqu’aux oreilles et les poches bourrées de pesos. Ce type-là est un professionnel.

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mercredi 12 mars 2008

Taggué ? Tagué ? Taggé ? Tagé ? Ta gueule !

On repousse, on repousse, mais à un moment, il faut bien passer à la casserole. Après avoir été taggué, je cède donc enfin à la mode vivace de la révélation de six choses un peu bizarres ou honteuses sur ma petite personne. Vous êtes priés de faire semblant de trouver ça intéressant, merci.

1_ A la fin du mois, je déménagerai pour la treizième fois de ma vie, en ayant habité sur quatre continents différents. Le chiffre 13, ça porte bonheur chez moi. Ouf.

2_ A 8 ans, j’ai gagné un concours de blagues organisé par le magazine Pif Gadget. Le gros lot était une grande peluche Hercule. Voilà ce qui m’a permis de remporter la victoire :

« Un fou rencontre un autre fou et lui dit :
_ Si tu me dis combien de billes j’ai dans la main, je te les donne toutes les deux.
_ Trois !
_ Gagné !
Et il lui donne les quatre billes qu’il avait dans la main. »

Est-ce que tout cela, qui est 100% véridique, mérite un commentaire supplémentaire ?

3_ J’ai une énorme cicatrice sur l’omoplate, un genre de cratère dans lequel on peut y mettre une demie phalange. C’est arrivé durant ma jeune adolescence, alors que je courais dans le jardin familial pour échapper à mon père qui me tirait dessus avec son fusil de chasse. C’était un petit jeu qu’on avait, lui et moi, quand il avait fini son Bourbon. Malheureusement, alors que je m’étais montré plutôt doué dans l’art de fuir en zig zag jusque là, j’ai glissé sur une feuille. Nan, j’déconne, il paraît que c’est du à une réaction allergique à un vaccin.

4_ Quand j’étais petit, rien me m’amusait plus que d’ouvrir les placards de la cuisine, sortir toutes les casseroles et les ranger par ordre de taille, avant de tout recommencer, et ce pendant des heures. Ma tendre mère pensait que c’était un signe fort que j’allais devenir la version masculine et contemporaine de Ginette Mathiot, mais aujourd’hui, je sais à peine faire des pâtes et Cyril Lignac a pris la place, en s'affirmant aussi au passage comme la réincarnation de Fernandel par l'accent, le vilain cumulard.

5_ Dans ma vie, j’ai subi deux opérations chirurgicales nécessitant une anesthésie générale. Les deux concernaient mon service trois pièces. Non, rien à voir avec les spams genre « Be hung like a fat donkey » que vous pouvez recevoir. Oui, aujourd’hui tout va bien, merci.

6_ J'ai dormi durant toute mon enfance les jambes repliées en position fœtale et avec une couverture autour du cou pour les deux raisons suivantes : d'abord j'avais peur qu'il y ait des serpents au fond de mon lit, ensuite je redoutais qu'un vampire profite de mon assoupissement pour me vider de mon sang, d'où la couverture censée l'en empêcher. Et oui, même moi j'étais stupide étant petit. L'été, ça me tenait extrêmement chaud et je suais abondamment, je me réveillais le matin avec la nuque sentant le poney pas frais. D'ailleurs, ma grand-mère espagnole ne manquait pas de me dire "tou poues dou cou !".

Normalement, dans la conclusion, je devrais passer la patate chaude à d'autres personnes. Mais j'ai pas envie.

- Posté à 16:32 -
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vendredi 7 mars 2008

Touché

Je l’avais déjà remarqué du coin de l’œil, la plupart du temps couché dans son sac de couchage crasseux face au mur, à côté de son paquetage, alors que j’allais chercher du pain à la boulangerie en bas de chez la Femme. Cette fois-ci, j’étais décidé à m’offrir en plus un petit goûter et j’en salivais d’avance, hésitant entre des lunettes à la confiture de fraise, un gros macaron au chocolat ou un mille-feuilles.

Il était là, fidèle au poste, mais cette fois-ci debout, au milieu de la foule, en train d’essayer de vendre des brochures faisant l’inventaire, ô ironie, des petits restaurants pas chers de la capitale. Je découvre donc son visage pour la première fois. A vue de nez, malgré ses traits tirés et quelques croûtes, reliefs de bagarres, il ne doit pas être si éloigné de mon âge et n’a rien du clochard vétéran. Comme à chaque fois, mon ventre se serre et les rêves de pâtisseries s’évanouissent aussitôt.

Finalement je sors de la boulangerie seulement avec une baguette dans une main et mon budget goûter dans l’autre. Je me dirige vers lui, nos regards se croisent. Je lui tends mes pièces et alors que j’allais me retourner pour m’en aller, il m’arrête et me plante ses yeux gris ciment dans les miens.

« Attends, prends-ça quand même, y’a des trucs sympas, tu verras. Celui-là est vers République, un peu cher, mais super bon. Sinon tu as celui-ci à Châtelet, qui n’est pas dégueu. »

Il bégaie, cherche ses mots, se perd, se retrouve et continue. Ce n’est plus mon argent qu’il veut, c’est moi. Mon temps, mon attention. Que je lui donne.

« Et à Bastille, tu sais s’il y a des coins sympas ? »

Son regard s’illumine et la surprise le décontenance un peu plus, il baisse les yeux sur ses chaussures trouées.

« Ah oui, tu en as deux, juste à côté de la place, qui sont bien cool »

La conversation se termine. Il me tend une nouvelle fois la main. Mais toujours pas pour de l’argent. Je cède encore, sans hésiter et nous nous serrons la main, pendant qu’il me fixe de nouveau de ce regard si dur et si fatigué à la fois, avec un petit sourire gêné.

Le chemin du retour se fait au ralenti. Il m’a tué. De l’ombre anonyme qu’on essaye d’éviter, décor urbain à part entière au même titre qu’un lampadaire ou une boîte aux lettres, il est devenu quelqu’un, à qui j’ai parlé, que j’ai touché.

Pourquoi en est-il là ? Et moi, pourquoi en suis-je là ? Une mère aimante, un père certes absent mais à la situation enviable et finalement plutôt fier de son fils, une éducation sans regarder à la dépense et une santé de fer, qu’ai-je fait pour décrocher un tel cadeau à la loterie de la naissance ?

Et cette chance, toujours cette chance qui me poursuit, qui me permet immanquablement de rebondir encore et toujours plus haut, qui me fait rencontrer des gens formidables, qui me fait tomber tout cuit dans le bec des opportunités que d’autres mettent toute une vie à provoquer, la plupart du temps sans succès. Sans elle, que serait-je devenu ? Est-ce que je mérite cette réussite ? Toute cette misère, tous ces gens tellement nombreux qui dorment dans la rue, qui mendient pour bouffer, sont comme une blessure qui ne se ferme jamais, comme un miroir qui me rappelle sans cesse l’imposteur que je suis et à quel point je pourrais être assis à côté d’eux, à tenter moi aussi d’attirer l’attention de passants méprisants pressés de rentrer chez eux se mettre au chaud.

Et maintenant, alors que j’écris ces mots et que la pluie frappe aux carreaux de ma fenêtre, que fait-il, lui ? Tout ça m’est insupportable, ça m’obsède, ça me bouffe et il est temps que je réagisse. Tant de choses à faire et si peu de temps.

- Posté à 18:47 -
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