C’est humain : lors des premières fois où on rencontre sa belle-mère, on essaye toujours d’en faire un peu plus que d’habitude pour faire bonne impression. Pas jouer un rôle, non, mais juste ce qu’il faut tenter de se rendre un peu moins imparfait qu’on ne l’est. Cette fois-ci, la rencontre se déroulait à domicile, Belle-maman montant de son trou perdu jusqu’à la capitale pour passer un week-end en notre compagnie. Et c’est avec un enthousiasme explosif que j’avais accueilli la proposition de placer le samedi après-midi sous le signe de la culture, alors que je suis plutôt du genre à regarder Fast n’Furious 3 le son coupé en ressortant les dialogues exacts au mot près, affalé dans mon canapé en calebar, voyez-vous.
Le choix s’était porté sur le Jardin des Plantes cerné d’un côté par le Muséum National d’Histoire Naturelle et de l’autre par la Galerie de Paléontologie et d'Anatomie comparée. Nan mais restez, je ne vais pas vous faire un cours sur les fossiles du Crétacé hein, ce n’est que moi je vous le rappelle. Bref, après avoir visité le premier, sombre et vieillot, puis le second, mélange biblique d’une version macabre de l’arche de Noé et de Moïse traversant les os, le clou de l’après midi pour moi devait être une crêpe que l’on me promettait à l’unique baraque à frites trônant au milieu du Jardin des Plantes.
L’affaire ne s’annonçait pourtant pas si simple : non seulement une dizaine de personnes, chacune flanquée de plusieurs gosses, faisait déjà la queue, mais la progression jusqu’au Graal riche en graisses saturées semblait particulièrement lente. La faute à une équipe de quatre bras cassés (donc deux personnes, si vous suivez bien) qui, malgré une agitation de surface et un empressement fiévreux, semblait aussi efficace qu’un cul de jatte à une compétition de Casatchok. Trois longs quart d’heure s’écoulent et nous voici prêt à passer notre commande.
Et c’est là que tout dérape. Belle-Maman, pourtant normalement d’une politesse exemplaire, oublie malencontreusement le « s’il vous plaît » réglementaire. Nous basculons dans la seconde dans une dimension parallèle. Les deux compères, un grand antillais et un petit blondinet, démarrent au quart de tour, hurlant qu’on leur manquait de respect et qu’on se devait d’être poli devant les enfants faisant maintenant la queue par milliers derrière nous. C’était une situation assez gênante. Mais sûrement pas encore assez, puisque cette fois, c’est la Femme qui a pris le relais.
« Vu le temps depuis lequel on attend, on va dire que le s’il vous plaît était en option ».
Nom de dieu, la boîte de Pandore était ouverte. Se montant la tête l’un l’autre, nos deux crêpistes diplômés de l’académie de Quimper descendent de leurs poneys pour chevaucher des percherons, affirmant, très haut et très fort, qu’ils n’étaient pas à notre service et que si on n’était pas content, il y avait un McDonald’s en sortant du Jardin, à gauche. Jusqu’ici, je me tenais en retrait. D’abord, parce que je n’aime pas trop quand ça crie, ensuite parce que je voulais obtenir ma crêpe rapidement et surtout parce que je n’aime pas endosser le rôle du mâle dominant protégeant les femelles de son troupeau alors que la Femme est tout à fait capable de crever les yeux d’un lion de taille moyenne sans abîmer sa manucure. Mais il y a des limites quand même. Quand le petit blondinet a commencé à faire de grands gestes avec sa raclette tout en nous disant de faire attention comme s’il était sur le point de lancer toute la pègre bretonne à nos trousses, il a fallu que j’intervienne.
« Attention à quoi ? Vous allez nous jeter du fromage râpé dans les yeux, c’est ça ? »
Gloussements dans la file d’attente qui n’en perd pas une miette. La tension reste constante, mais nous parvenons tout de même finalement à obtenir nos crêpes. Finalement ? Non, puisque c’était loin d’être terminé. Fulminant toujours devant ses saucisses de Strasbourg, le second membre de ce duo grotesque prend comme idée de couvrir notre départ de quolibets divers et variés.
« Il y a vraiment des gens pourris ».
Personnellement, je m’en foutais. Vraiment. Mais qu’on puisse dire ça de ma chère Belle-maman qui incarne la gentillesse, la douceur et la discrétion, c’était plus que ce que je pouvais supporter, il fallait que ça reparte dans l’autre sens, en faisant bien sûr preuve d’esprit et d’humour afin de ne pas sombrer dans les méandres honteux de la vulgarité crasse.
« Va te faire enculer ».
Ouais, c’est tout ce que j’ai trouvé à dire devant ma Belle-mère. Visiblement, pour mon nouveau meilleur ami, les plaisirs prostatiques étaient un sujet tabou. Son tablier vole et la porte de sa cahute claque, le voici approchant à grands pas. La Femme s’empare de ma crêpe. Etait-ce pour me la boulotter tranquille derrière un buisson ou pour me laisser mes deux mains à disposition ? Mystère. Je me retrouve donc avec un jeune homme extrêmement agité à un centimètre de mon nez, faisant force grands gestes et mimiques évadés de séries américaines de seconde zone, sans toutefois me toucher.
« Désiré, pense à tes enfants ! » lui crie son collègue.
Décidant soudainement d’emprunter une voie légale, Désiré m’ordonne de rester où je suis pendant qu’il va chercher les gardiens du Jardin. C’est ça, va le dire. Rapporte paquet, manche à balai. Belle-maman me tire par la manche pour qu’on s’en aille, mais il n’en est pas question. Deux uniformes arrivent, précédés du clown toujours très agité.
« Allez, vas-y, répète ce que tu as dit » crie-t-il.
« J’ai dit va te faire enculer » répète-je donc, provoquant grimaces supplémentaires et poings serrés.
« Ah en même temps, il est honnête, il répète ce qu’il a dit » s’exclame le premier gardien, en prenant à témoin son collègue. Celui-ci en convient.
« Oui, c’est vrai. Bon, allez, tout le monde se calme et se disperse. Bonne journée monsieur. »
Nous nous sommes donc exécutés, Désiré compris, regagnant sa cabane en traînant les pieds.
Cette histoire s’est déroulée l’année dernière. Bien loin de choquer Belle-maman comme j’aurais pu l’imaginer, c’est devenu visiblement un sujet de plaisanterie qu’elle aime régulièrement rappeler. Elle n’eut donc aucune réticence à m’accorder la main de sa fille, qui deviendra donc mon épouse l’année prochaine. Pour le meilleur et pour le pire.